Prompt

Chapitre 1

Une question de curiosité

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Réagissez à un passage, d’un emoji ou d’un commentaire : touchez la bulle au bout du paragraphe.

Mardi 14 février 2023. Thomas est dans sa voiture, sur la rocade, entre un camion frigorifique et une Clio qui hésite. La radio parle toute seule, comme chaque matin. Il ne l’écoute pas vraiment. Il l’allume pour qu’il y ait quelqu’un.

La chroniqueuse parle d’un robot. Pas un robot avec des bras, un programme. On lui pose une question, il répond. N’importe quelle question. Il écrit des dissertations de philosophie en trente secondes, des lettres de motivation, des poèmes en alexandrins. Des lycéens s’en servent déjà pour leurs devoirs. Des professeurs s’inquiètent. Un invité dit que c’est une révolution comparable à l’imprimerie. Un autre dit que c’est un perroquet très bien élevé.

Il s’appelle Babil.

Thomas monte le son.

Il a trente-sept ans, un poste de cadre dans une entreprise de logistique dont personne dans sa famille n’a jamais su répéter l’intitulé, et une femme, Claire, qui enseigne le français dans un collège à vingt minutes de chez eux. Il connaît l’informatique comme on connaît sa voiture : il sait où on met l’essence.

Le camion frigorifique avance de trois mètres. La Clio aussi. Thomas reste à sa place.

« Il répond à presque tout », dit la chroniqueuse.

Presque. Il retient le mot. C’est le genre de mot qui donne envie de vérifier.

Parking de l’entreprise, place 112, toujours la même. Il ne coupe pas le moteur tout de suite. Il cherche l’application, la télécharge, crée un compte avec son adresse personnelle. Pas celle du travail. Il ne saurait pas dire pourquoi. Un réflexe, celui qu’on a en entrant dans un magasin où l’on n’est pas sûr d’avoir le droit d’entrer.

L’écran est blanc. Un champ vide. Un curseur qui clignote.

On ne sait jamais quoi dire à quelqu’un qu’on rencontre pour la première fois. Alors on dit bonjour.

ThomasBonjour

BabilBonjour ! Comment puis-je vous aider aujourd’hui ?

Il ne sait pas. Il n’avait pas prévu cette question-là. Il vient de télécharger une application qui répond à tout, et la première chose qu’elle fait, c’est lui en poser une.

Il tape ce qui lui vient.

ThomasQuelle est la capitale de l’Australie ?

BabilLa capitale de l’Australie est Canberra. On pense souvent à Sydney ou à Melbourne, mais Canberra a été choisie en 1908 comme compromis entre ces deux villes rivales.Souhaitez-vous en savoir plus sur l’histoire de Canberra ?

Thomas connaissait la réponse. Il voulait savoir si la machine la connaissait aussi. C’est ce que font les gens, au début. Ils ne posent pas de questions. Ils font passer un examen.

Il ne veut pas en savoir plus sur l’histoire de Canberra. Personne n’a jamais voulu en savoir plus sur l’histoire de Canberra. Il coupe le moteur. Il est en retard, comme presque tous les matins, et personne ne le remarque, comme presque tous les matins.

Réunion de service. Diapositive 14 sur 38. Le directeur commercial parle de « leviers », de « quick wins » et de « remettre l’humain au centre », en lisant ses notes. Thomas a posé son téléphone sur ses genoux, sous la table, comme un collégien pendant un contrôle de maths.

Il lui faut un test plus difficile. Quelque chose que personne n’aime faire.

ThomasÉcris le mail pour annoncer le départ à la retraite de Gérard

BabilBien sûr ! Voici une proposition :Objet : Départ en retraite de GérardChers collègues,C’est avec émotion que nous vous annonçons le départ en retraite de Gérard, après de nombreuses années au sein de notre entreprise. Son professionnalisme, sa bonne humeur et son sens du service ont marqué chacun d’entre nous.Un pot de départ sera organisé le [date] à [heure] en salle [X]. Nous comptons sur votre présence !Bien cordialement,[Votre nom]Souhaitez-vous un ton plus personnel ou plus humoristique ?

Gérard ne part pas à la retraite. Gérard n’existe pas. Thomas l’a inventé sous la table, entre la diapositive 14 et la diapositive 15.

Babil ne sait pas quand part Gérard. Il ne sait pas dans quelle salle on boira le pot. Il ne sait pas qui est Gérard. Cela ne l’empêche pas d’être ému.

ThomasPlus drôle

BabilAvec plaisir !Objet : Alerte : Gérard s’échappe !Chers collègues,Après des années de bons et loyaux services (et environ 12 000 cafés à la machine du 2e étage), Gérard a décidé d’échanger son badge contre un sécateur.Venez lui dire au revoir autour d’un verre, et vérifier qu’il n’emporte pas l’agrafeuse.À très vite !

Thomas pouffe. Le directeur commercial s’arrête une demi-seconde, puis reprend sur les leviers. Thomas fait semblant de tousser. Il a trente-sept ans.

ThomasPlus émouvant

BabilObjet : Merci, GérardIl y a des collègues qu’on croise, et d’autres qu’on n’oublie pas. Gérard fait partie de ceux-là.Derrière chaque dossier bouclé, il y avait sa patience. Derrière chaque problème résolu, son sourire. Aujourd’hui, une page se tourne, mais l’histoire qu’il a écrite avec nous reste gravée dans nos mémoires.Gérard, merci. Pour tout.

Thomas a failli avoir la gorge serrée. Pour Gérard. Qui n’existe pas. Qui n’a jamais bouclé un seul dossier, ni souri à personne.

ThomasEn alexandrins

BabilVoici une version poétique :Chers amis, aujourd’hui, Gérard tire sa révérence,Après tant de dossiers traités avec patience.Que la retraite douce accueille ses vieux jours,Le bureau sans Gérard ne sera plus le même toujours.

Le dernier vers compte quinze syllabes. Babil ne l’a pas signalé. Thomas ne l’a pas remarqué. Claire, elle, l’aurait vu en une seconde, mais Claire n’est pas dans la réunion.

ThomasComme un pirate

BabilArrr !Objet : Gérard lève l’ancre !Oyez, moussaillons ! Après des années à écumer les tableurs et à braver les tempêtes de la compta, le capitaine Gérard rend son sabre et son badge.Rendez-vous sur le pont supérieur (salle de réunion B) pour lever le verre à sa santé ! Que le vent lui soit favorable et le rhum généreux !Le second du navire

Thomas se mord la joue pour ne pas rire. Diapositive 22 sur 38.

Gérard a reçu cinq courriels en un quart d’heure. Personne, dans la vraie vie, n’en a jamais eu autant pour son départ. Les vrais Gérard ont droit à un seul mail, écrit en dix minutes par l’assistante de direction, avec une faute dans le nom de famille.

Il n’a rien entendu des leviers. Personne n’a rien entendu des leviers. Mais lui, au moins, il a ri.

Le midi, il mange un sandwich triangle devant son écran. Poulet-crudés, 3,20 € au distributeur du deuxième étage. Babil, lui, ne mange pas. Thomas a quand même l’impression de déjeuner avec quelqu’un.

ThomasTu peux me tutoyer

BabilBien sûr, avec plaisir ! Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

Vingt secondes. Il a fallu vingt secondes pour que Babil le tutoie. Son voisin de bureau, François, le vouvoie depuis six ans.

ThomasEst-ce que tu as des sentiments ?

BabilJe n’ai pas de sentiments comme les humains, mais je suis toujours là pour t’aider.

C’est une réponse prudente. Je l’aurais formulée autrement. Je ne dirai pas comment.

Il inspecte de mémoire le frigo de la maison.

ThomasJ’ai 3 œufs, une demi-courgette, du comté et de la crème. Je fais quoi ce soir ?

BabilJe te propose une omelette à la courgette et au comté : courgette râpée et revenue 5 minutes, œufs battus avec un peu de crème, comté par-dessus, feu doux. Bon appétit !

Une omelette. Thomas fait des omelettes depuis l’âge de douze ans. Il s’attendait à un plat trois étoiles, un truc avec un nom italien et une réduction de quelque chose. Il voulait voir si Babil trouverait mieux que lui.

Babil n’a pas trouvé mieux. Il a trouvé la même chose, avec « Bon appétit ! » à la fin.

Puis la vraie question de la journée. Celle qu’il repousse depuis le matin, parce qu’on est le 14 février et qu’il n’a rien.

ThomasC’est la Saint-Valentin. Idée de cadeau pour ma femme. Elle est prof de français. Budget 50 euros. Elle dit qu’elle ne veut rien.

BabilQuand quelqu’un dit qu’il ne veut rien, il veut souvent qu’on pense à lui. Voici quelques idées :1. Un carnet en cuir et un joli stylo, pour ses lectures et ses pensées2. Une édition illustrée d’un roman qu’elle aime3. Un abonnement à une revue littéraire4. Un dîner dans un petit restaurant5. Une lettre manuscrite, de toi à elle : c’est souvent le cadeau le plus touchantTu veux que je t’aide à écrire la lettre ?

ThomasNon. Le carnet.

La lettre, il ne l’a pas demandée. Il a choisi l’idée la plus facile à acheter. On peut y voir de la pudeur. On peut y voir de la paresse. Les deux tiennent dans un carnet à 34,90 €.

Le soir, il fait l’omelette. La même que d’habitude. Claire ne voit pas la différence. Il n’y en a pas.

Le carnet est dans un papier kraft, fermé par un ruban que la vendeuse a frisé avec une lame de ciseaux. Claire le tourne dans ses mains, le soupèse, passe le pouce sur le cuir.

« C’est joli, dit-elle.

— Pour tes lectures, répond-il. Tes notes. Ce que tu veux. »

Elle ouvre la première page. Blanche. Elle la regarde un moment, comme on regarde une copie avant de commencer à corriger.

« Tu y as pensé tout seul ? demande-t-elle.

— Évidemment. »

Elle a souri. C’est tout ce qu’il m’en a dit : « Elle a souri. » Il n’a pas précisé lequel. Il en existe plusieurs.

Ce jour-là, il a posé 41 questions à Babil. Je connais ce chiffre parce qu’il me l’a donné lui-même, des mois plus tard, avec une fierté qu’il essayait de faire passer pour de l’ironie.

Au lit, avant d’éteindre, il ouvre sa boîte mail professionnelle. Un réflexe. 23 messages non lus. Des relances, des comptes rendus, des « merci de revenir vers moi au plus vite ».

Il pense à Gérard.

Gérard a eu cinq courriels en un quart d’heure. Et Gérard n’existe pas.

Thomas, lui, existe. Et demain, il a vingt-trois réponses à écrire.

Il éteint la lumière. Dans le noir, il sourit.

Il vient de se trouver un collègue.

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